5 nov. 2009

L'éloignement

« L’éloignement dans le temps, propre aux historiens, est-il comparable à l’éloignement dans l’espace, propre aux ethnologues ? »

Cette interrogation est l'intitulé d'un des rares sujets d’examen dont je me souviens, de mes années d’étudiant en philosophie… J’avais dû répondre positivement à la question, au terme de la sempiternelle thèse-antithèse-synthèse, n’ayant jamais entendu parler de l’histoire du temps présent et de l’ethnologie du quotidien. Mais je me souviens bien de l’obscur intérêt qu’avait suscité chez moi cette interrogation.

Un jour, mon père m’a conseillé de lire Tristes tropiques. En étudiant consciencieux mais dilettante, je n’avais lu du grand ethologue que le fameux petit essai Race et histoire, qui devait figurer dans une des bibliographies que les professeurs distribuent à leurs étudiants en début d’année. Mon père pointait en particulier un passage de Tristes tropiques dans lequel Lévi-Strauss critique l’enseignement de la philosophie en France et le fameux thèse-antithèse-synthèse…

Un hasard objectif de l’existence a fait que je me suis par la suite rapproché de l’ethnologie et de l’histoire par le biais de mon travail. Dans ce contexte professionnel, en classant des archives, je suis tombé un jour sur une lettre de Claude Lévi-Strauss adressée à Pierre Vidal-Naquet. Qu’avait donc à dire l’ethnologue des dernières civilisations primitives au sociologue de l’antiquité grecque et historien du temps présent ? Dans le corps de la lettre qui est un bref remerciement pour un envoi, pas grand-chose. Son post-scriptum est a contrario riche d’enseignements eut-égard à l'interrogation philosophique sur les rapports entre histoire et ethnologie :

Un mot au sujet « d’Esclavage et gynéocratie* ». Il serait important pour l’ethnologue de savoir comment l’helléniste interprète le fait (mais est-ce exact ?) qu’Athènes autorisait le mariage entre enfants de même père et de mères différentes, mais non l’inverse, alors qu’à Sparte, c’était le contraire. La formule athénienne se retrouve en Arménie du Nord et en Polynésie, celle de Sparte semble plus rare.

* Titre d'un chapitre de La démocratie grecque vue d'ailleurs, ouvrage de Pierre Vidal-Naquet (Champs-Flammarion, 1996).

2 nov. 2009

La folie en tête















Un petit montage de J_guitare à la Butte aux cailles (Paris 13).

Illustration en provenance du blog She's lost control.

23 oct. 2009

Le peintre semeur

















Chez un marchand, pour cinq francs et une nature morte : des crevettes roses comme le cul d’un môme sur un papier rose ; et le livre jaune de Zola (La joie de vivre). Et l’auteur… Vincent il se nomme, m’apparaît dans son vieux paletot poil de bique – Tel un bouvier. Et pourtant… Qu’il retire son bonnet étoffe de lapin, enveloppe hérissée, sur son front, en route vers les nuages la belle pensée est gravée, ciselée, martelée – C’est un liseur – Fiévreux, pressé, il peint. La tête mélancolique, penchée du côté du cœur, est fine, ensoleillée avec son poil roux et ses yeux bleus d’enfant innocent ; il sourit comme un martyr et sa belle main blanche donne les cents sous à la fille Elisa devenue vieille, en souvenir de Goncourt. Ce jour là Vincent ne déjeune pas.
Quelques années seulement il vit et il peint. Et ce sont des montagnes aux torrents éteints – Et ce sont des fleurs, des jardins, des bouquets par les sycomores entourés – Toiles accumulées avec passion, entrevues dans un éclair de raison – de chrôme teint – Trop hâtivement faites, dira-t-on - (il avait la conscience de la mort au lendemain) – Nous peintres nous les trouvons belles. Moi l’artiste et l’ami, je les trouve admirables.
Je l’aperçois encore, lui – Vincent il se nomme : il est dans la plaine, à pas immenses il marche. Je ne sais s’il tient une palette à la main mais son geste est celui d’un semeur – à l’horizon incandescent le soleil énorme se déformant court rapidement effleurer la ligne étincelante : il lance ses flèches dorées à travers les sillons, et finalement, comme un vaisseau fantôme s’enfonce dans le monstre élément.
Puis, c’est la nuit – Le semeur disparaît : je ne vois plus Vincent.
Regardez maintenant le marteau du commissaire priseur : il va frapper la table – A 500 F personne ne dit mot – Les crevettes roses : la joie de vivre de Vincent – Adjugé.



Paul Gauguin
Poème en prose à propos de la vente d’un tableau destiné au second volume des Portraits du prochain siècle (1894) qui n’a pas paru. Texte en provenance du site Internet de l'Institut national d'histoire de l'art (INHA).

Illustration : "Le semeur", Vincent Van Gogh

18 oct. 2009

Expo Fondane















Le Mémorial de la Shoah de Paris présente actuellement une exposition au sujet de Benjamin Fondane. Il s’agit de la première exposition d’envergure consacrée à Fondane, présentant un grand nombre de documents et abordant l’intégralité de son œuvre et de son parcours. Cette exposition est aussi l’occasion d’un cycle de conférences et de projections consacré aux divers aspects de la pensée et de la vie de ce poète, essayiste, cinéaste et philosophe d’origine roumaine, assassiné à Auschwitz en 1944.

L’exposition offre trois grands avantages à mon avis. Premièrement, en plus d’être un témoignage individualisé de la Shoah, elle est en quelque sorte une réhabilitation auprès du grand public d’une œuvre et d’un parcours d’exception, longtemps oublié car ne rentrant pas dans des catégories prédéfinies. Elle nous apprend en outre que Benjamin Wechsler, devenu Fundoianu, puis Fondane lors de son arrivée en France au début des années 20, avant d’être un poète-philosophe a été critique littéraire et homme de théâtre.

D’autre part, l’exposition, qui suit de près un parcours biographique jalonné de rencontres et de voyages, présente les nombreuses « attestations existentielles » de Fondane (expression par laquelle le spécialiste de Fondane Olivier Salazar-Ferrer désigne ses diverses productions dans le domaine du théâtre, du cinéma et de la poésie). Les portraits de Fondane par des artistes comme Man Ray et autres documents montrent à quel point ce roumain expatrié a trouvé à Paris pendant l’entre-deux-guerres un terrain propice à des explorations dans diverses branches de la culture d’avant-garde.

Enfin les amateurs de la philosophie officielle et non-officielle du début du vingtième siècle trouveront très largement leur compte dans cette exposition qui présente un grand nombre de lettres de divers penseurs. S'y trouve une lettre de Jules de Gaultier (à propos de Rimbaud), des lettres de son maître Léon Chestov bien entendu, de Jean Grenier, Jean Wahl, Miguel de Unanumo, Gaston Bachelard…

Benjamin Fondane est avant tout l'homme d'un cri : le cri de l'individu contre la nécessité (qu'elle se nomme histoire, raison ou finitude). Saluons cette exposition, qui à défaut d'un cri, restitue une existence intensément vécue avant d'être anéantie par le mal radical.

Exposition au Mémorial de la Shoah réalisée en partenariat avec la Société d’études Benjamin Fondane, du 14 octobre au 31 janvier.

13 oct. 2009

A la nature


Nature qui ne fais aucune différence entre les êtres et pour qui le jour et la nuit sont équivalents.

Fais en sorte que je considère les hommes comme des insectes, les insectes comme des hommes et le Tout ensemble comme un Rien.

Délivre-moi du mal, c’est-à-dire de la croyance que quelque chose soit à éviter et par conséquent de la peur et du scrupule ; délivre­-moi du bien, c’est-à-dire de la croyance que quelque chose puisse être désiré, et par conséquent de l’envie, de la jalousie, de la cupidité et de l’orgueil.

Donne-moi la liberté du vent.



Jean Grenier

Prières, illustrations de Zoran Music, éditions Fata Morgana, 1983
Voir sur le site de Tanguy Dohollau

11 oct. 2009

Enivrez-vous






















- Oui... Il faut être toujours ivre. Tout est là : c'est l'unique question. Pour ne pas sentir l'horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve.
- Mais de quoi ?
- Mais de quoi ? De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous.
- L'ivresse permet d'échapper au Temps. Très bien. Elle permet aussi, je me répète, l'élévation... Mais soyons honnête, le vertige de l'ivresse peut aussi nous entraîner à la chute et le rêve se transformer en cauchemar. Personne n'ignore les compromis douteux entre l'ivresse et le Mal...


Pierrick Hamelin
"Charles Baudelaire"
Promenades philosophiques
Les Perséides, mai 2009

Peinture : Munch, illustration pour Les fleurs du mal (1896), Musée Munch, Oslo.

9 oct. 2009

Mélancolie

Ombrage solitaire
Azyle du mystère
Des Ris et des Amours
Où cette onde limpide
Dans son paisible cours
Du zéphyr qui la ride
Exhale la fraîcheur !
Lieux trop chers à mon cœur
Retracez-moi l’image
D’un moment de bonheur
Goûté sur ce rivage.
Le soleil dans les cieux
Terminait sa carrière,
Et de ses derniers feux
La tremblante lumière,
Prête à quitter ces lieux,
Ne perçait qu’avec [peine]
A travers les rameaux
De cet antique chêne,
Dont l’image incertaine
Se peignait dans les flots


-

Solitude enchanteresse
Où mes jours coulent en paix
Dans une douce paresse
Sans désirs et sans regrets,
Loin du Pinde et du Parnasse,
Exilé par Apollon.
C’est toi qui dans ma disgrâce
Sera pour moi [l']Hélicon.

Dans tes retraites paisibles,
Le bonheur naît sous mes pas.
Malheur aux coeurs insensibles
Que tu n’attendrirais pas,
Qui d’un oeil d’indifférence
Verrait ces tendres berceaux,
Où, dans l’ombre et le silence,
Je viens goûter le repos.

Là, sous un épais feuillage,
A l’abri des feux du jour,
Je n’entends que le ramage
Des rossignols d’alentour,
Ou cette onde vive et pure
Qui, fuyant sous le gazon,
Avec un léger murmure
Arrose ce beau vallon.

Je viens au pied de ces chênes
Pleurer le sort d’Ilion.
J’y viens partager la peine
D’Andromaque et de Didon,
Ou pleurer avec Chimène
Dont l’amour au désespoir
Veut en vain briser la chaîne
Qui s’oppose à son devoir.


André-Marie Ampère (1775-1836)
"Ombrage solitaire" et "Solitude enchanteresse"
Poème en provenance du site consacré aux archives du mathématicien et physicien français