
Si le nom de l'Ile de Pâques évoque toujours d'insondables mystères, si les habitants actuels ont été déclarés indignes d'être les descendants de ceux qui taillèrent les statues, c'est que ce lieu sauvage a frappé l'imagination de tous ceux qui l'ont contemplé. Quelles qu'aient été leur tournure d'esprit, leur culture personnelle ou leur sensibilité, les mots par lesquels ils ont décrit le Rano-raraku portent toujours la marque d'une émotion sincère et profonde. C'est de la somme de ces impressions qu'est née la légende de l'Ile de Pâques, vestige de l'Atlantide.
Au cours des trois semaines que nous avons vécues au milieu des statues, nous les avons vues sous le soleil, au clair de lune et par des nuits d'orage. Chaque fois, comme au premier jour, nous avons éprouvé le même saisissement, le même malaise. C'est moins leur taille que la confusion dans laquelle elles se présentent qui oppresse. Si elles étaient groupées dans un ordre apparent, on percevrait mieux la volonté et la pensée des morts, mais on est troublé par cet éparpillement presque humain et par le caractère tumultueux de cette assemblée de géants au grand nez et à la nuque plate.
Toutes ces statues ont été taillées sur un modèle unique, mais leur distribution capricieuse les dote d'une certaine individualité. Il en est qui semblent former des conciliabules amicaux, d'autres qui, isolées, prennent de ce fait un air dédaigneux et méchant, d'autres enfin, penchées, qui inspirent la pitié. Tous ces personnages avaient leur nom et certains l'ont encore conservé à l'heure actuelle. C'est comme si les indigènes, eux aussi, avaient perçu tout ce qu'il y avait d'accessible dans l'humeur de ces colosses.
Alfred Métraux
L'île de Pâques
TEL Gallimard, 1980
Photo : Elodie Lafosse.



