1 déc. 2009

Capricieuses individualités

















Si le nom de l'Ile de Pâques évoque toujours d'insondables mystères, si les habitants actuels ont été déclarés indignes d'être les descendants de ceux qui taillèrent les statues, c'est que ce lieu sauvage a frappé l'imagination de tous ceux qui l'ont contemplé. Quelles qu'aient été leur tournure d'esprit, leur culture personnelle ou leur sensibilité, les mots par lesquels ils ont décrit le Rano-raraku portent toujours la marque d'une émotion sincère et profonde. C'est de la somme de ces impressions qu'est née la légende de l'Ile de Pâques, vestige de l'Atlantide.
Au cours des trois semaines que nous avons vécues au milieu des statues, nous les avons vues sous le soleil, au clair de lune et par des nuits d'orage. Chaque fois, comme au premier jour, nous avons éprouvé le même saisissement, le même malaise. C'est moins leur taille que la confusion dans laquelle elles se présentent qui oppresse. Si elles étaient groupées dans un ordre apparent, on percevrait mieux la volonté et la pensée des morts, mais on est troublé par cet éparpillement presque humain et par le caractère tumultueux de cette assemblée de géants au grand nez et à la nuque plate.
Toutes ces statues ont été taillées sur un modèle unique, mais leur distribution capricieuse les dote d'une certaine individualité. Il en est qui semblent former des conciliabules amicaux, d'autres qui, isolées, prennent de ce fait un air dédaigneux et méchant, d'autres enfin, penchées, qui inspirent la pitié. Tous ces personnages avaient leur nom et certains l'ont encore conservé à l'heure actuelle. C'est comme si les indigènes, eux aussi, avaient perçu tout ce qu'il y avait d'accessible dans l'humeur de ces colosses.

Alfred Métraux
L'île de Pâques
TEL Gallimard, 1980

Photo : Elodie Lafosse.

23 nov. 2009

Géophysionomie

Elle naît un peu au dessous du canal lacrymal, un peu au dessus des premiers contreforts de l'aile du nez, dans cette zone encore indécise entre le voir et le sentir.

Un soc imperceptible - mais ô combien résolu - a buté un jour sur le grain très fin du sol et d'un mouvement lent l'a entamé de sa caresse redoutable. Ensuite, elle a pu s'ouvrir un lit jusqu'à la commissure des lèvres, traînant derrière elle une sorte d'estafilade. En l'espace d'un demi-siècle, la tranchée a pris sa place ; elle s'est taillée dans le vif un canyon où dévalaient parfois des flots salés - trop-pleins des périodes de hautes eaux.

Il y eut tous ces séismes, ces spasmes qui vous font grincer des dents, cette boule qui monte et qui descend comme un ascenseur du côté de la pomme d'Adam, ces rires qui vous font venir les larmes aux yeux et ces pleurs qui vous les assèchent - y déposant un autre regard.

Bref, ce n'est pas en un jour que ce champ-là a perdu de ses rondeurs. Il fallut bien des piétinements, des attentes, des douleurs pour que l'étrange laboureuse trace cette piste dans sa chair.

Et lui ne s'est pas défendu.

Se refusant au gommage, il a laissé se creuser en lui ce qui devait se creuser. Il a accompagné son corps dans toutes ses métamorphoses pour en arriver là, à cette balafre à l'arme blanche - celle des meurtriers silencieux - à cette ligne verticale entre l'œil et le menton où peut se lire sa vie à livre ouvert.



Edith de la Héronnière
"Labour", Guerres
Arfuysen, 2003

18 nov. 2009

Avant l'aube


















Quand les cavaliers sont partis
Et que le silence est tombé,
La route solitaire veille.
Et toute la nuit,
Sous les Pléiades et Cassiopée,
Elle soupire après ses voyageurs perdus.
Mais à l’heure d’avant l’aube,
Quand les étoiles sont glacées,
Elle murmure le secret du monde.

Quand les navires ont disparu,
Que leurs sillages se sont mêlés,
Et que les chevaux blancs de l’écume ont sombré,
La mer solitaire veille.
Et toute la nuit,
Sous Arcturus et Aldebaran,
Elle gémit sur son âme perdue.
Mais à l’heur d’avant l’aube,
Quand les étoiles sont glacées,
Elle murmure le secret du monde.

Quand les chameaux sont passés,
Et que la caravane s’est évanouie,
Le désert solitaire veille.
Et toute la nuit,
Sous le Cygne et Persée,
Il se lamente sur ses rois morts.
Mais à l’heur d’avant l’aube,
Quand les étoiles sont glacées,
Elle murmure le secret du monde.



John Cowper Powys
"L'heure d'avant l'aube"
Illustration : peinture de Carl Gustav Carus

5 nov. 2009

L'éloignement

« L’éloignement dans le temps, propre aux historiens, est-il comparable à l’éloignement dans l’espace, propre aux ethnologues ? »

Cette interrogation est l'intitulé d'un des rares sujets d’examen dont je me souviens, de mes années d’étudiant en philosophie… J’avais dû répondre positivement à la question, au terme de la sempiternelle thèse-antithèse-synthèse, n’ayant jamais entendu parler de l’histoire du temps présent et de l’ethnologie du quotidien. Mais je me souviens bien de l’obscur intérêt qu’avait suscité chez moi cette interrogation.

Un jour, mon père m’a conseillé de lire Tristes tropiques. En étudiant consciencieux mais dilettante, je n’avais lu du grand ethologue que le fameux petit essai Race et histoire, qui devait figurer dans une des bibliographies que les professeurs distribuent à leurs étudiants en début d’année. Mon père pointait en particulier un passage de Tristes tropiques dans lequel Lévi-Strauss critique l’enseignement de la philosophie en France et sa dialectique…

Un hasard objectif de l’existence a fait que je me suis par la suite rapproché de l’ethnologie et de l’histoire par le biais de mon travail. Dans ce contexte professionnel, en classant des archives, je suis tombé un jour sur une lettre de Claude Lévi-Strauss adressée à Pierre Vidal-Naquet. Qu’avait donc à dire l’ethnologue des dernières civilisations primitives au sociologue de l’antiquité grecque et historien du temps présent ? Dans le corps de la lettre qui est un bref remerciement pour un envoi, pas grand-chose. Son post-scriptum est a contrario riche d’enseignements eut-égard à l'interrogation philosophique sur les rapports entre histoire et ethnologie :

Un mot au sujet « d’Esclavage et gynéocratie* ». Il serait important pour l’ethnologue de savoir comment l’helléniste interprète le fait (mais est-ce exact ?) qu’Athènes autorisait le mariage entre enfants de même père et de mères différentes, mais non l’inverse, alors qu’à Sparte, c’était le contraire. La formule athénienne se retrouve en Arménie du Nord et en Polynésie, celle de Sparte semble plus rare.

* Titre d'un chapitre de La démocratie grecque vue d'ailleurs, ouvrage de Pierre Vidal-Naquet (Champs-Flammarion, 1996).

2 nov. 2009

La folie en tête















Un petit montage de J_guitare à la Butte aux cailles (Paris 13).

Illustration en provenance du blog She's lost control.

23 oct. 2009

Le peintre semeur

















Chez un marchand, pour cinq francs et une nature morte : des crevettes roses comme le cul d’un môme sur un papier rose ; et le livre jaune de Zola (La joie de vivre). Et l’auteur… Vincent il se nomme, m’apparaît dans son vieux paletot poil de bique – Tel un bouvier. Et pourtant… Qu’il retire son bonnet étoffe de lapin, enveloppe hérissée, sur son front, en route vers les nuages la belle pensée est gravée, ciselée, martelée – C’est un liseur – Fiévreux, pressé, il peint. La tête mélancolique, penchée du côté du cœur, est fine, ensoleillée avec son poil roux et ses yeux bleus d’enfant innocent ; il sourit comme un martyr et sa belle main blanche donne les cents sous à la fille Elisa devenue vieille, en souvenir de Goncourt. Ce jour là Vincent ne déjeune pas.
Quelques années seulement il vit et il peint. Et ce sont des montagnes aux torrents éteints – Et ce sont des fleurs, des jardins, des bouquets par les sycomores entourés – Toiles accumulées avec passion, entrevues dans un éclair de raison – de chrôme teint – Trop hâtivement faites, dira-t-on - (il avait la conscience de la mort au lendemain) – Nous peintres nous les trouvons belles. Moi l’artiste et l’ami, je les trouve admirables.
Je l’aperçois encore, lui – Vincent il se nomme : il est dans la plaine, à pas immenses il marche. Je ne sais s’il tient une palette à la main mais son geste est celui d’un semeur – à l’horizon incandescent le soleil énorme se déformant court rapidement effleurer la ligne étincelante : il lance ses flèches dorées à travers les sillons, et finalement, comme un vaisseau fantôme s’enfonce dans le monstre élément.
Puis, c’est la nuit – Le semeur disparaît : je ne vois plus Vincent.
Regardez maintenant le marteau du commissaire priseur : il va frapper la table – A 500 F personne ne dit mot – Les crevettes roses : la joie de vivre de Vincent – Adjugé.



Paul Gauguin
Poème en prose à propos de la vente d’un tableau destiné au second volume des Portraits du prochain siècle (1894) qui n’a pas paru. Texte en provenance du site Internet de l'Institut national d'histoire de l'art (INHA).

Illustration : "Le semeur", Vincent Van Gogh

18 oct. 2009

Expo Fondane















Le Mémorial de la Shoah de Paris présente actuellement une exposition au sujet de Benjamin Fondane. Il s’agit de la première exposition d’envergure consacrée à Fondane, présentant un grand nombre de documents et abordant l’intégralité de son œuvre et de son parcours. Cette exposition est aussi l’occasion d’un cycle de conférences et de projections consacré aux divers aspects de la pensée et de la vie de ce poète, essayiste, cinéaste et philosophe d’origine roumaine, assassiné à Auschwitz en 1944.

L’exposition offre trois grands avantages à mon avis. Premièrement, en plus d’être un témoignage individualisé de la Shoah, elle est en quelque sorte une réhabilitation auprès du grand public d’une œuvre et d’un parcours d’exception, longtemps oublié car ne rentrant pas dans des catégories prédéfinies. Elle nous apprend en outre que Benjamin Wechsler, devenu Fundoianu, puis Fondane lors de son arrivée en France au début des années 20, avant d’être un poète-philosophe a été critique littéraire et homme de théâtre.

D’autre part, l’exposition, qui suit de près un parcours biographique jalonné de rencontres et de voyages, présente les nombreuses « attestations existentielles » de Fondane (expression par laquelle le spécialiste de Fondane Olivier Salazar-Ferrer désigne ses diverses productions dans le domaine du théâtre, du cinéma et de la poésie). Les portraits de Fondane par des artistes comme Man Ray et autres documents montrent à quel point ce roumain expatrié a trouvé à Paris pendant l’entre-deux-guerres un terrain propice à des explorations dans diverses branches de la culture d’avant-garde.

Enfin les amateurs de la philosophie officielle et non-officielle du début du vingtième siècle trouveront très largement leur compte dans cette exposition qui présente un grand nombre de lettres de divers penseurs. S'y trouve une lettre de Jules de Gaultier (à propos de Rimbaud), des lettres de son maître Léon Chestov bien entendu, de Jean Grenier, Jean Wahl, Miguel de Unanumo, Gaston Bachelard…

Benjamin Fondane est avant tout l'homme d'un cri : le cri de l'individu contre la nécessité (qu'elle se nomme histoire, raison ou finitude). Saluons cette exposition, qui à défaut d'un cri, restitue une existence intensément vécue avant d'être anéantie par le mal radical.

Exposition au Mémorial de la Shoah réalisée en partenariat avec la Société d’études Benjamin Fondane, du 14 octobre au 31 janvier.