9 sept. 2011

Le nom de Soir

Et nous voyons grandir des enfants aux beaux yeux,
Des enfants ingénus qui croissent et périssent,
Et les hommes vont leur chemin insoucieux.

Et les âpres fruits verts, devenus doux, mûrissent
Et tombent dans la nuit comme des oiseaux morts,
Et gisent quelques jours sur le sol et pourrissent.

Et le vent souffle encore, et nous vivons encore,
Nous écoutons, nous prononçons des mots par mille,
Nous sentons la fatigue ou le plaisir des corps.

Et les routes courent dans l'herbe. Et tant de villes
Sont pleines de flambeaux, d'arbres, d'étangs,
Menaçantes parfois, ou mornes et stériles...

A quoi bon ces palais, ces jardins différents,
Ces villes, ces maisons et leur foule sans nombre,
Pourquoi les pleurs, le rire et les pâles mourants ?

Que nous servent ces jeux, tous ces jeux clairs ou sombres,
A nous qui, grandissant, restons seuls à toujours,
Pèlerins éternels qui vont sans but dans l'ombre ?

Que nous sert d'avoir vu s'écouler tant de jours ?
Pourtant le nom de Soir est un nom de magie
Qui distille sur nous le deuil et l'élégie,

Tel au rayon doré perle un miel roux et lourds.

Hugo de Hofmannsthal
"Ballade de la vie extérieure"
Traduction de Geneviève Bianquis

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