Je vivais depuis quelques mois dans un nid de roches espagnol. J'avais souvent conçu le projet d'aller vagabonder une fois dans les environs, qui étaient encadrés par une couronne de sévères arêtes et de sombres forêts de pins. Dans l'entre-deux se cachaient des villages ; la plupart étaient nommés d'après des saints qui purent fort bien coloniser cette raison paradisiaque. Mais c'était l'été ; la chaleur me faisait repousser mon projet de jour en jour, et j'avais même voulu garder pour plus tard, finalement, la promenade si appréciée jusqu'à la colline des moulins à vent, que j'apercevais de ma fenêtre. Ainsi en restai-je à la flânerie habituelle par les ruelles ombreuses, dans le réseau desquelles on ne trouve jamais le même point nodal de la même façon. Un après-midi, au cours de mes errances, je tombai sur une épicerie de village où l'on pouvait avoir des cartes postales avec vues. En tout cas, la boutique en avait quelques-unes en vitrine, et parmi elles la photo d'un mur d'enceinte, comme beaucoup d'endroits en ont gardé dans ce coin. Mais je n'en avais jamais vu de semblable. Le photographe avait saisi toute sa magie, et il s'élançait à travers le paysage comme une voix, comme un hymne à travers les siècles de sa durée. Je me promis de ne pas acheter cette carte avant d'avoir vu de mes propres yeux le mur qu'elle reproduisait.
Walter Benjamin
Archives. Images, textes et signes.
Klincksieck, 2011.
Traduit de l'allemand par Philippe Ivernel.
le Parallèle du Sosie -15-
Il y a 3 heures
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